Travail, économie, droits sociaux

Travail, économie, droits sociaux

Introduction

Il s’agirait ici d’évoquer un sujet où il est risqué de s’aventurer pour une femme, celui de la vie collective concrète, matérielle, palpable, organisationnelle, domestique en un mot économique. Et oui… Car si l’on confie volontiers son intérieur à une femme, on lui confie plus rarement son extérieur. Or le travail, l’économie et les droits sociaux sont bien des questions – en apparence seulement d’ailleurs peut-être – extérieures. Je mûris des aspirations de ce côté depuis bien longtemps qui se formulent un peu plus précisément cet hiver et se structurent autour d’un positionnement toujours centre gauche et pouvant trouver des accointances à droite, pour faire court, Michel Rocard et Alain Juppé comme ancêtres, étayés et à l’écoute d’Emmanuel Macron sans la moindre complaisance, quelque chose, donc, pour l’avenir, se structurant autour d’une bipolarité Elisabeth Borne/Edouard Philippe, à moins bien sûr – dans une époque très incertaine comme la nôtre, nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise – qu’un ou une troisième homme/femme, tenant les rampes de ces deux-là, se révèle d’ici à la prochaine élection présidentielle, en 2027.

Je n’évoquerai que furtivement mon parcours personnel et mon éducation ici : j’ai trouvé tout cela à peu près toute seule, entourée d’amis et non pas de mes parents qui m’ont été plus utiles sur les questions éthiques que sur les questions politiques et économiques : il faudra bien un jour qu’ils admettent dans un sourire sincère avoir eu un rapport à l’argent toujours un peu complexe – et complexé – et un rapport à la politique bien trop marqué par l’histrionisme. Mais sans doute suis-je injuste. Ils sont en réalité tellement secrets sur ces questions que leur vérité ne sait éclater que dans des instants aussi furtifs qu’intenses qu’il faut attraper au vol. Une co-construction générationnelle, donc, ne reniant pas l’héritage mais le modulant d’une expérience propre nourrie de mes rencontres, de toutes mes rencontres.

Par ailleurs, de même que je craignais quelques fanatiques dans le texte sur l’éthique, je crains ici quelque ultra libéral, quelque capitaliste rigide ou au contraire quelque anticapitaliste particulièrement dogmatique. De la même manière que je répondais au fanatique « il a raison et je suis folle » n’ayant strictement aucune envie de débattre sur des questions tranchées, de même, je pourrais répondre à ce contradicteur (pour peu qu’il cherche à me convaincre et non pas à m’imposer sa loi) « ce n’est pas mon métier et je ne parle que de moi ». Mais j’ai atteint désormais un certain degré de certitude pour pouvoir espérer ma voix entendue et pas seulement superficiellement entendue. Pas plus que je ne signe de chèque en blanc à qui gouverne, je ne demande que l’on me signe un chèque en blanc. Mais qu’au moins, en ce domaine, on ne me dise pas « folle » ou autres « hors réel » parce que le réel, je connais un peu, je sais ce que c’est que de vivre avec 950 euros par mois pendant huit ans avec 240 euros de frais de santé mensuels, je sais ce que c’est que de travailler 75 heures par semaine pour 1650 euros par mois et enfin, je sais aujourd’hui ce que c’est que de vivre après 15 ans d’études avec 1350 euros et de regretter amèrement de ne pas pouvoir payer d’impôts.

La pensée, ici, revêt aussi une dimension revendicatrice et s’articule autour de slogans : j’assume : il me semble qu’en la matière il est important de savoir qui l’on est, sans tout le temps négocier et faire de concessions avec soi-même.

Enfin, quelques questionnements sur mon obsession de la dissertation et du plan en trois parties (ici scrupuleusement mais spontanément respecté) m’assaillent à l’heure d’écrire. Je crois cependant que le contenu des idées, le choix de certains mots ainsi que le style témoignent au moins d’une tension entre ces deux pôles de l’expression que sont le langage parfaitement maîtrisé et le langage parfaitement libre.

Trois champs de travail ont tout de suite été définis et correspondent aux trois parties de ce texte (travail, économie, droits sociaux). Mais en réalité, ils innervent tout le texte, d’où leur présence dans le titre.

Ce travail n’est ni le travail d’une économiste, ni le travail d’une femme politique mais tout simplement le travail d’une citoyenne (française mais aussi du monde) soucieuse (parfois très inquiète même) de bien-être et de justice en matière de survie.

I- Travail

1) Un petit quelque chose d’universel ?

– L’ouverture, enfin, de la possibilité du revenu minimum est une véritable question à poser. Longtemps, cela m’est apparu autant comme une nécessité éthique que comme une possibilité tout à fait réalisable. A en témoigner alors, un penseur (Jeremy Rifkin) et un homme politique (Dominique de Villepin) pour lequel, avec mille réserves, j’éprouve une certaine admiration au moins pour cette prise de position et pour sa prise de parole de 2003 à l’ONU contre la guerre en Irak. Le premier évoque la possibilité et la nécessité d’une disjonction entre rémunération et travail. Que l’on puisse être payé sans travailler et travailler sans être payé pour le dire très simplement. Ici n’est pas le lieu de rentrer dans l’argumentation mise en œuvre et je renvoie à son ouvrage sur la question, La fin du travail qui date de 1996, juste de dire une vive approbation à l’époque et une vive espérance. Quant au second, il avait, en 2015 me semble-t-il, je ne sais plus très bien, pris position en faveur de ce dispositif en expliquant et cela était tout à fait éclairant que la chose était, en matière de budget de l’Etat, tout à fait indolore et réalisable. C’était là donc un horizon, me semblait il, important et nécessaire. Petit à petit, cela trace sa route. Emmanuel Macron a fait des pas autour du revenu d’engagement et autour maintenant du service civique universel, deux propositions bien intéressantes et qui semblent vouloir donner corps à cette hypothèse, à cette perspective. Cela est déjà un pas essentiel mais il me semble, dans le sillon de la pensée de quelqu’un comme Michel Rocard (qui d’ailleurs a préfacé le livre de Rifkin et parle avec un formidable talent d’économie sociale et solidaire), artisan du RMI, qu’il faudrait aller un tout petit peu plus loin et accorder, véritablement, les moyens à chacun d’une subsistance digne.

– En effet, je voudrais dire quelque chose de la lutte contre la précarité, la pauvreté et de la lutte pour la préservation de conditions de travail dignes, deux thèmes si chers à mon cœur mais avec un préalable important : je ne crois ni à la charité matérielle, ni à la révolution radicale. Je pense qu’il faut les renvoyer dos à dos comme deux revers de la même médaille : un idéalisme de bonne conscience. Si je suis ouverte à une charité temporaire (que je pratique assidument) et à sa version collective, l’humanitaire, bien évidemment, que je chéris, je pense aussi qu’aucune autre violence que la violence verbale n’est légitime, que là réside toute l’essence de la démocratie et je serai donc toujours partisane et fervente défenseuse d’un droit fondamental, celui de manifester, mais aussi des conditions de son exercice par les citoyens : il importe que les manifestations, ne serait-ce que pour se faire entendre, réellement entendre, soient apaisées.

– Une fois cela posé, on peut tout envisager, envisager beaucoup et se mettre au travail. Comment faire vivre cette exigence (des conditions de survie dignes pour tous) ? La première chose, me semble-t-il, est le logement. En effet, si l’on n’a pas de logement, il est très difficile pour ne pas dire bien souvent impossible de maintenir un effort de travail. Et je suis extrêmement intéressée par les questions de droit au logement (et ce dès 1998 avec les débuts du DAL), bouleversée par un récent échange avec Stef et Bruno, deux SDF de mon quartier : appréciant grandement leur philosophie de vie et sensible à la force incommensurable qui les anime, j’avais encouragé Stef à écrire (il m’avait fait part de son goût pour cela et pour la poésie) et lui avait offert un cahier et un stylo. Quelques semaines plus tard, je lui demande où il en est (il sait que j’écris). Il me répond qu’il a bien un projet depuis longtemps (il m’en parle et je trouve cela brillant et, face à son complexe, je le lui dis) mais que vivant dans une tente, c’est-à-dire ne jouissant pas comme l’avait si justement écrit Virginia Woolf d’une « chambre à lui », c’est rigoureusement impossible. Est-il besoin d’ajouter que Stef tout comme Bruno ont tous deux un CAP de cuisine et une vie derrière eux avant la rue pour mesurer l’immense injustice à laquelle ils sont confrontés…

Ainsi, pour le dire très simplement, augmentation substantielle des minimas sociaux dans le sens défini, dans la ligne tracée par Michel Rocard, droit inaliénable et inconditionnel au logement pour ceux qui le souhaitent (et incitation forte pour ceux qui ont choisi la rue et y sont tellement ancrés qu’ils y tiennent) me semblent deux étayages à ajouter aux perspectives engagées par le Président de la République et qui vont dans le bon sens. Voici plusieurs pistes pour repenser la question du travail et quelques conditions minimales qui doivent être réclamées aux différents gouvernements pour faire un peu pression vers une réduction des terribles inégalités qui minent nos sociétés.

2) La sécurité sociale

– En voici quelques autres : l’assurance maladie universelle est un acquis progressif mais né de la deuxième guerre mondiale en France sous l’impulsion du CNR. Rendons, très certainement et avec grande gratitude, à César ce qui appartient à César et faisons part d’une grande admiration pour le CNR auquel je me suis un peu intéressée autour du mouvement récent né juste après la COVID et en réponse à la référence d’Emmanuel Macron aux « jours heureux » en juin 2020, le CNNR (j’avais même alors organisé un pique-nique militant avec eux qui a d’ailleurs été un moment important pour moi mais un terrible fiasco). Le CNR et ses avancées constituent de formidables moments historiques qui devraient servir d’exemple à tous les penseurs et acteurs en matière de survie : déjà, que cela soit enfoncé comme un clou dans le bois pourri de certaines cervelles malades, la garantie de l’accès universel au soin et à la médecine gratuits est une nécessité indépassable qui devrait ne connaître strictement aucune résistance ni aucune restriction et devenir, enfin, universelle. Une priorité. On ne peut pas travailler si l’on n’est pas en bonne santé. On ne peut pas maintenir un effort soutenu de travail comme celui qu’exige le monde actuel si l’on n’est pas en bonne santé, si l’on n’a pas les moyens de prendre soin de sa santé.

– Je franchirais d’ailleurs volontiers un pas supplémentaire, pour revenir à des engagements moins généraux : l’exemple de la médecine préventive est particulièrement riche et pertinent et sa prise en compte raisonnée, certes, mais effective serait une avancée majeure. Une avancée scientifique – il n’est pas à prouver que prendre soin de soi en amont du dérèglement est redoutablement efficace -, une avancée éthique – jusqu’à quand tolèrera-t-on les inégalités en matière de santé ? -, une avancée économique – je crois fermement que la prise en compte de la médecine préventive permettrait de réduire les coûts collectifs – et enfin une avancée politique – avancer tous ensemble vers l’amélioration de notre condition humaine, n’est-ce pas là la définition la plus simple et la plus diaphane de la politique ? – . Le remboursement de certaines pratiques est maintenant une réalité dans les pays les plus à la pointe dans ce domaine au premier rang desquels la France. Mais il reste encore à faire. Et une loi, par exemple, bien faite et non pas dogmatique (contrairement celle qui a été récemment proposée et qui vise à imposer une norme réductrice en la matière s’avérant, dès lors, contreproductive) autour de la psychologie est à appeler de ses vœux. Pour le redire en des mots simples et engagés, il y a quelque chose d’absolument intolérable à penser que certains se vautrent dans une piscine un cocktail à la main pendant que la santé de beaucoup d’entre nous n’est pas assurée, et je pourrais bien évidemment, laissant libre à mon profond idéalisme, dire que cela doit être pensé non seulement à l’échelle des différents pays mais aussi à l’échelle de l’Humanité toute entière. Chaque vie humaine compte. Chaque vie humaine.

Ces deux conditions, droit à la subsistance (et au logement), droit à la santé sont les deux prérequis pour pouvoir travailler. On ne travaille pas sans la sécurité minimale en matière de survie, on ne travaille pas quand on n’est en mauvaise santé et on ne travaille pas non plus d’ailleurs au détriment de sa santé. Mais si tous ces préalables sont réunis, on peut travailler et se pose alors la question des salaires.

3) Equité des salaires

– La règle en la matière se trouve de la manière la plus concise chez Marx et Engels : à chacun selon ses besoins. Et je place cet adage très haut et à un degré d’exigence très élevé. Un travail, du plus humble au plus prestigieux doit être rétribué selon trois critères. Premièrement le fait que le salaire permette non seulement le renouvellement des forces de travail mais aussi la possibilité d’une vie en dehors du travail (que l’on ne s’avise pas de remettre en cause la diminution progressive du temps de travail…). Deuxièmement la rétribution doit être fonction du niveau de formation bien sûr et du degré d’expertise. Mais aucun excès n’est ici à souhaiter et de même que j’avais dit précédemment et je le maintiens être dégoûtée par les dépassements d’honoraires dans la médecine, de même, les salaires astronomiques, il n’y a pas d’autre mot, c’est-à-dire qui s’identifient presque à des réalités inimaginables (comme le kiliogone de Descartes) sont une aberration pour deux raisons très simples : non, la prise de risque n’est pas une valeur à rétribuer et si l’on souhaite ardemment la sécurité comme bon nombre d’hommes et de femmes de droite et d’extrême droite, on se doit d’être cohérent et de relire Sénèque : la sécurité, ce n’est pas seulement la sécurité physique, c’est aussi la sécurité psychique et tant que les rétributions seront fonction de la prise de risque, rien de cet ordre ne pourra s’installer. Il ne s’agit pas de faire l’apologie à tout crin du fonctionnariat mais au moins de trouver en la matière un juste équilibre. En poussant le bouchon, on pourrait dire que le suicide d’un richissime entrepreneur ayant fait faillite est lui aussi une défaite pour l’Humanité qui trouve sa source dans cette pensée : « débrouillez-vous » ou encore le soi-disant responsabilisant « aide-toi et le ciel t’aidera » qui est en réalité une sorte de parfaite hypocrisie : combien de patrons selfs made men pour combien d’héritiers ?

– Par ailleurs, le renouvellement de la force de travail n’est pas uniquement dépendant du confort matériel. Bien sûr cela compte un peu (mais enfin, bon sang, que l’on se contente de peu et on vivra heureux !) mais ne suffit pas : ce qui maintient en vie, ce qui pousse, ce qui crée de l’énergie, c’est l’échange stimulant avec d’autres et la reconnaissance d’autrui en la matière (que cette reconnaissance soit celle du bénéficiaire du service rendu, d’un pair ou de la société tout entière). Enfin, j’avais promis trois critères, voici le troisième : le salaire doit être fonction du mérite. C’est-à-dire qu’il doit être proportionnel à l’effort fourni tout au long de la vie. Je préciserai plus loin ce que j’entends par mérite. 

– Toujours en ce qui concerne les questions de carrière (quel vilain mot, parcours pourquoi pas, chemin, encore mieux), la question se pose depuis plusieurs décennies et mérite que l’on s’y penche le plus froidement possible : qu’est-ce qui est souhaitable : une formation initiale pour toute la vie ou au contraire une formation continue ? Cela reste pour moi tout à fait au stade de question. Mais une question à laquelle je donne toute l’amplitude nécessaire ayant pour les deux démarches et les deux idées une grande admiration. Je regrette un peu en effet le temps béni où notre formation nous armait pour longtemps. Mais je crois aussi à l’aventure professionnelle et donc à la possibilité de se reconvertir. Il me semble que les deux commencent aujourd’hui à être (dans la qualité) possibles mais il me semble, de loin, sans avoir creusé de trop près, que des progrès sont encore à fournir. J’ajoute juste que cette question comme un certain nombre de questions bien intéressantes dépasse le clivage gauche/droite : il est des hommes de droite favorables à la solidité de la formation initiale, il est des valeurs de gauche qui plaident en faveur de la flexibilité, à la condition que celle-ci se fasse au bénéfice des salariés et non pas au bénéfice exclusif des entreprises. Que les deux possibles donc brillent l’un comme l’autre et s’inscrivent dans des dispositifs performants.

– Mais j’avais annoncé vouloir creuser la question du mérite et j’y viens. Je suis, de ce point de vue tout à fait bourdieusienne. Le mérite tel qu’il est valorisé aujourd’hui l’est bien souvent à sens unique en faveur des personnes venant de milieux favorisés. Une conception moderne du mérite voudrait ainsi que l’on prenne aussi en compte dans les réflexions et pourquoi pas dans les salaires reçus non pas le seul degré d’excellence et de compétence auquel on parvient mais aussi le degré d’effort nécessaire pour parcourir le chemin qu’il a fallu faire pour l’atteindre. Il s’agit là d’une idée un peu idéaliste sans doute et surtout difficile à mettre en place mais l’injustice créant de la colère qui à son tour crée de la violence, il importe au moins que la question existe, ne soit pas rangée au rang des utopies à balayer d’un revers méprisant et cynique de main. Les efforts actuels en termes de formation vont dans le bon sens mais il faut faire mieux, il faut faire plus.

Ainsi, rassemblement de toutes les conditions favorables au travail et à son exercice digne et heureux (droit à la subsistance, au logement, à la santé, qualité des formations, équité des salaires), voilà ce qui me semble non seulement souhaitable mais aussi possible, en tous cas, très clairement à mettre sur le métier du champ de réflexion).

J’en viens à la question tout aussi importante de l’économie.

II- Economie

1) Economie de marché ultra régulée

– Si l’économie de marché me semble un bon outil pour la vie économique moderne (rappelons que l’économie de marché a été inventée au dix-huitième siècle avant tout non pas comme un outil de développement tous azimuts mais comme un outil organisationnel pour accompagner des progrès qui étaient alors possibles, souhaitables et qui permettait à beaucoup de gens de rejoindre une façon de vivre plus douce), la nécessité de sa régulation radicale me semble aussi une évidence. Il n’est pas de société harmonieuse de l’argent roi. Je confie ici volontiers aux techniciens de l’économie d’en définir les conditions et les formes, avouant une incompétence crasse. Mais je suis de plus en plus sûre de moi sur ce point, pour ne pas dire certaine. Aucune innovation technique ne permettra au capitalisme de perdurer tel qu’il existe aujourd’hui. Tout au plus propose-t-on effectivement des solutions aujourd’hui qui soulagent comme le fameux « quoiqu’il en coûte » mais sans une réforme profonde, radicale, totale des règles de fonctionnement du système économique inventé en même temps que la démocratie moderne et porté (à juste titre) par elle de nos jours, c’est l’échec assuré. Car il y a une contradiction dans les termes, dans les principes rationnels. Une contradiction de la pensée libérale et du libéralisme : il n’est de liberté économique que si tous en bénéficient. La liberté n’est pas le privilège de certains. Et si on peut tout à fait être plutôt heureux en se contentant de peu (ma vie en est l’exemple), la sainteté en la matière n’existe pas. N’est pas tenable sur du long terme. Dès lors, la liberté promise par le libéralisme (qui est autant politique qu’économique) est une pseudo liberté, une apparence de liberté. Que l’on ne s’y méprenne pas : je ne suis pas une passionaria de l’égalité. Dans quelques domaines oui, notamment en ce qui concerne l’égalité salariale des femmes et des hommes. Mais si une société uniforme et égalitaire (je rougis en couchant sur le papier une telle évidence, en enfonçant ainsi une porte tellement béante depuis maintenant bien longtemps, novembre 1989 pour être précis) n’existe pas, n’est pas viable, c’est bien le principe d’équité, principe hautement aristotélicien au passage, qui doit prévaloir.

– Comment cela, peut-il s’incarner ? Dans des idées toutes nouvelles et si prometteuses comme celle de la fin de la financiarisation (j’ai entendu tout récemment Laurence Tubiana, pas soupçonnable d’extrémisme, en parler). Là encore, j’avoue une incompétence crasse et laisse à d’autres le soin de le construire à ma place. Je peux juste témoigner de ma rencontre avec un tradeur, vers les années 2000. Ce jeune homme, dont je me souviens du prénom, était particulièrement malheureux. Il avait alors une trentaine d’années, n’avait aucune expérience de l’amour qu’il poursuivait comme un autre bien à acquérir, connaissait les problèmes liés au stress de manière aigue, bougeait son corps comme un automate… Quelle tristesse… Quelle tristesse pour le monde auquel il participait (pour se faire une idée à la fois jolie et juste des effets d’un capitalisme effréné, on peut agréablement et profitablement lire tous les livres de la collection de philosophie pour enfants Les Petits Platons consacrés à des auteurs y ayant réfléchi : il y en a un sur Marx, un autre sur Simone Weil par exemple et ils proposent une illustration fabuleuse – au sens de la fable et au sens de la beauté d’un objet merveilleusement illustré – de la chose)… Et quelle tristesse pour lui…

– Comment faire cependant pour y parvenir, quels sont les enjeux politiques à l’œuvre et intellectuels de ce point de vue, comment mettre cela en œuvre dans la plus grande banalité, dans la plus grande quotidienneté ? Il me semble que l’un des enjeux capitaux est, sans rogner sur les ambitions formidables qu’elles proposent, de mettre en balance les propositions militantes avec ce qui est faisable. On peut songer à l’interdiction des paradis fiscaux, à la lutte contre l’évasion fiscale en général. Encore une fois, je ne suis absolument pas une technicienne de la chose, je ne fais qu’évoquer deux idées très anciennes dans les mouvements militants (la taxe Tobin, par exemple, dès la fin des années 90) et qui aujourd’hui voient le jour et prennent corps dans les débats, les propositions des gouvernements et, cela est à espérer, les cadres législatifs. Un peu scrupuleuse de nature, il se peut que je creuse la question dans les années qui arrivent mais n’ayant pas un goût particulier pour le militantisme (cela est peut-être à déplorer), je pense que cela prendra pour moi plutôt la forme de l’échange, de la lecture et de la réflexion.

Voilà donc pour une première orientation économique à sagement et résolument engager. En voici une seconde.

2) Mondialisation raisonnée

– La mondialisation est une priorité pacificatrice, à la condition sine qua non qu’elle n’ait pas pour conséquence la destruction de notre maison, elle perdrait alors de façon totale et absolue son sens : quoi de plus paisible qu’un désert, certes, mais quoi de plus hostile à la loi de la vie… Si nous voulons vivre, donc, survivre puisque c’est bien maintenant l’enjeu (oui, je suis sensible aux cris d’alerte de quelqu’un comme Aurélien Barrau), il importe de maintenir les deux exigences à la fois : la beauté du silence, image même de la paix mais aussi la beauté des foisons, des nuées, image même de la joie. Il me semble donc qu’il importe désormais de développer une mondialisation raisonnée. Une mondialisation, oui, car les échanges économiques maintiennent la paix, les négociations s’exerçant sur des enjeux matériels : me vient ici par exemple en tête une pièce de théâtre, Les amants timides de Carlo Goldoni : l’amour entre Arlequin et Cammilla n’est rendu possible que par un échange de quelques objets, des portraits, des mouchoirs de mémoire, illustration même de la nécessité parfois d’une médiation pour se mettre d’accord, la médiation que les objets – c’est là toute la force de la matière car elle est aussi incontestable que la roche – permettent très facilement et très heureusement. Négocier un échange (qui se doit d’être respectueux et ainsi, évidemment, la guerre économique ne doit pas se substituer à la guerre tout court, d’où l’importance capitale d’instances internationales de régulation, l’OMC en l’occurrence) autour de quelque chose de très concret, dont les frontières sont autant bien définies (une forme, une couleur, une consistance) que palpables, appréhendables, pensables, c’est là non seulement un plaisir mais aussi un procédé très efficace. Une mondialisation, donc, oui, mais une mondialisation raisonnée, organisée. Je ne sais pas bien comment cela peut se faire. Là encore, je ne suis absolument pas technicienne de la chose. Mais j’ai la certitude que si elle ne voit pas bientôt le jour, nous courrons à la catastrophe. Et je le répète, la condition d’existence de la mondialisation, c’est sa viabilité : sans maison, point de paix dans la maison…

– Toujours dans cette idée que la multiplication des échanges et des négociations est pacificatrice, je crois en l’existence de grandes entités supranationales. Je crois de toute mes forces en l’Europe : je suis partie à 27 ans en Erasmus avec une bourse d’étude – sans laquelle je ne pouvais pas financer ce séjour – au nom de cette idée. Il faut bien se souvenir de là d’où elle vient (c’est-à-dire de très loin, de centaines d’années de guerres s’étant terminées par la plus impensable des abominations), il faut bien garder en tête ce qu’elle permet aujourd’hui (que l’on songe tout simplement à la chute du mur de Berlin, autre victoire européenne). Il ne faut pas croire qu’elle est éternelle et acquise et il ne faut pas s’arrêter aux contraintes (certes importantes mais nécessaires) qu’elle implique mais plutôt considérer ce qu’elle offre de nouveaux possibles : les Français qui la maudissent devraient se souvenir plus souvent bien sûr du fait qu’elle garantit la paix mais aussi que sans elle, il n’y aurait pas eu de PAC (or l’agriculture est un fondement de la civilisation et de l’économie française), ni aujourd’hui de résistance à la puissance des GAFAM. Et si les nouvelles alliances économiques qui se créent aujourd’hui (l’ALENA et toutes les autres) sont perfectibles car pour l’instant surtout économiques, elles existent. C’est là une lumière au bout du long tunnel de la discorde. L’Europe, dont il est à souhaiter qu’elle aille vers toujours plus d’Europe politique sans s’arrêter au marché commun, dont il est à souhaiter qu’en tant qu’entité politique, elle mette en place une politique sociale, bien entendu, s’est d’abord constituée autour de l’OCDE. Il ne faut pas l’oublier. Souhaitons donc à l’ALENA et à toutes ses sœurs le même destin. Et poursuivons la bataille, ici, pour cette si belle idée qui n’est pas, qui n’est jamais acquise qui est toujours à la fois à penser, à faire grandir et à perfectionner. Ce vœu qui me tient à cœur d’entités supranationales est toujours à penser comme ce qui s’était jusqu’à aujourd’hui présenté comme le garant de la paix, un facteur puissant de la stabilité. Cette paix, cette stabilité n’ont pas de prix et en ce qui me concerne du moins, j’y crois tant et tant et fait de la paix une telle valeur que je suis prête à d’infinis sacrifices personnels qui ne me font pas peur pour ce qui touche aux différentes nations engagées dans ce splendide projet commun.

– Mais attention : qui dit entités supranationales ne dit pas écrasement des cultures et des traditions, des langues aussi, des particularismes en un mot régionaux. La France a perdu tous ses patois ou presque. L’Italie est, reste et il faut l’espérer restera, un pays de dialectes. Peut-être que ces langues seront de moins en moins parlées. Eh oui… l’histoire linguistique du monde est faite d’apparitions, d’inventions et de disparitions. C’est triste, mais c’est ainsi. On peut cependant envisager que s’en maintienne une trace vivace, une mémoire active dans l’esprit et le cœur de quelques-uns. L’exemple de la Vénétie que je connais un peu ayant fait mon Erasmus à Venise est frappant. Existent plusieurs langues en Vénétie et une tradition littéraire en dialecte – que cette dernière soit orale ou écrite. Voilà, oui, sans le moindre esprit de clocher s’il vous plait (l’orgueil patriotique n’est vraiment pas l’enjeu) une chose à préserver. En France, le breton, le corse, bien sûr, toutes les autres, le picto-charentais que je connais un peu, la préservation aussi de nos fromages, de nos vins, les savoirs faire locaux de nos agriculteurs, de nos artisans… Tout cela doit résister à la force uniformisatrice de la mondialisation : on se bat à gauche pour la notion de diversité, il s’agit de lui donner aussi ce sens large. La diversité, quelle qu’elle soit est notre bien le plus précieux, notre richesse, notre seule vraie richesse. Et si des organisations supranationales apparaissent comme la prochaine et nécessaire étape vers la paix mondiale et vers un souci universaliste toujours plus creusé et profond, nous nous inscrivons aussi dans des territoires qui sont notre première – la plus immédiate – réalité.

Voilà pour la mondialisation. Pour faire court, séparée d’un universalisme bien compris, elle n’a aucun sens. Non inscrite dans un souci rationnel (au sens du calcul, de la ratio latine), elle est dangereuse.

3) Décroissance

– Enfin, j’appelle de mes vœux, tout comme je l’avais fait pour les questions d’éthique une complexification du rapport matériel/spirituel vers plus de spiritualisation, notamment en matière d’économie et de croissance. Ainsi, une modification de la conception que nous avons de la croissance est souhaitable. Et elle doit aller dans le sens d’une plus grande dématérialisation. Bien sûr, ce mot aujourd’hui est associé au procédé administratif de numérisation des données… Mais ce n’est pas la seule chose que j’ai en tête. Le numérique est une chance avec laquelle il faut rester très vigilent. J’ai récemment reçu de mon opérateur internet une liste de recommandations pour prendre l’habitude de gestes écologiques en matière de numérique et me suis empressée de les apprendre par cœur (d’accord, il m’a suffi de les mettre parmi mes favoris…pratique d’ailleurs recommandée par le dit message) et de les mettre en application. Dématérialisation donc en ce sens qui est une première pratique intéressante, à encadrer, à éduquer. Mais aussi dématérialisation en un deuxième sens.

– En effet, il est utile de rappeler que la notion dix-huitièmiste de progrès est une idée fondée sur l’idée philosophique du progrès moral (que l’on songe tout bêtement à son plus grand représentant, Jean-Jacques Rousseau). Et si croissance il doit y avoir, elle est à entendre en ce sens précis : croissance du souci de l’autre, croissance du respect de son environnement, croissance du respect de soi-même. Voilà un véritable horizon. On pourra pour se divertir revoir la très belle scène d’ouverture du film de Coline Serreau La belle verte qui relève bien de la science-fiction mais offre une belle image de ce que seraient des rapports, des liens harmonieux entre les êtres.

– Concrètement, comment faire ? D’abord en développant les biens immatériels (quelle jolie idée que de se faire des cadeaux immatériels !). Mais aussi en favorisant les avancées en matière d’éducation de ce point de vue (éducation à l’écologie et la sobriété, éducation aux médias, éducation morale -sans l’idée de moralisme que cela contient – autre que religieuse). En développant l’utilisation de techniques moins coûteuses pour la planète (l’innovation technique ne doit pas permettre une poursuite de l’augmentation matérielle mais une poursuite du confort de vie). Enfin, en changeant notre rapport à la mobilité (slow tourisme et mobilités vertueuses – peu de grands voyages et surtout de vrais voyages – que l’on songe aux voyages de Sylvain Tesson -, télétravail – sauf pour l’enseignement – développement des mobilités alternatives – le vélo en particulier, j’ai récemment lu un très bel article sur cette industrie en plein développement).

Voici mes petites convictions de béotienne en économie, il me semble qu’elle sont guidées par le bon sens à défaut de l’expertise et les lectures récentes (ou plus anciennes) que je peux faire m’encouragent dans ces voies.

Mais une fois ces deux fondamentaux posés (le travail qui est un devoir, l’économie qui rend la vie collective possible), j’en arrive à la question des droits des citoyens qui est elle aussi importante. Il me semble qu’elle peut s’articuler autour de trois grands foyers de réflexion : l’inscription de droits fondamentaux dans la constitution (touchant et définissant des droits pour le corps des citoyens), la garantie d’un accès à et d’un exercice de (tous deux sains) la culture (le cœur sera ici le principal concerné et en tant que réalité aimante, non pas en tant que foyer du courage guerrier comme chez Platon) et enfin, la question spirituelle des limites et des liens à poser entre les êtres (pour une vie de l’esprit et des esprits vivable, porteuse, soignée).

III – Droits sociaux

1) Constitution

– L’exemple de la constitution italienne (au double sens ici de constitution : celle de la formation d’une nation – importance de la poésie – et celle de l’élaboration législative) est exemplaire : il n’est pas ici question de dire que la nation italienne et sa constitution sont les plus belles du monde. Il n’est pas de plus et de moins en ce bas monde. Mais de confier oui, une certaine admiration pour deux pensées majeures nées 1) de la formidable explosion de pensée et de joie que constitue la fin du Moyen-Âge italien 2) de la formidable justesse et du formidable sursaut de vertu politique nés là-bas à la fin de la seconde guerre mondiale. Premièrement, la nation italienne s’est constituée très longtemps sur deux fondements : la poésie et la langue. Quoi de plus beau. Cette tradition est encore vivace en Italie, que l’on songe, encore une fois à Leopardi dont l’œuvre innerve à la fois le moment de l’unification et la pensée contemporaine qui fait de la poésie une vertu civique et civile. Deuxièmement, la constitution italienne élaborée, tout comme en France le CNR, par des partisans et des résistants de la première heure qui ont tous risqué leur vie, carrément, pour cet idéal, est un modèle en la matière pour une raison bien précise : il inscrit, au cœur du cadre législatif des lois morales d’une part et concrètes, organisationnelles (au sens très large du terme) d’autre part : l’inscription du droit au travail dans la constitution elle-même (rappelons qu’elle émane, cette loi autant de communistes que de libéraux qui se sont à l’époque mis d’accord) est une chance pour une nation. Attention cela dit : je ne suis pas en train de me contredire et de renier mon engagement en faveur du droit à recevoir une rétribution équitable pour son travail ou au contraire, du droit à travailler gratuitement sans avoir à se soucier de sa survivance. A chaque époque ses défis. Les progrès de la technique et la massive mécanisation des chaînes de production le permettent aujourd’hui. Bien sûr, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour que l’Humanité parvienne à se passer de bras pour vivre. Est-ce d’ailleurs bien souhaitable ? Mais j’avais, dès 2013 entendu une intervention de Bill Gates évoquant le fait que cette idée était une perspective pour le futur. Pas de science-fiction ici : la prise en compte d’un nouveau possible à encadrer d’ailleurs législativement. En effet, s’il est à terme souhaitable que les travaux pénibles (physiquement en particulier) ne soient plus indispensables au bon fonctionnement d’une société, il est aussi important de fixer des limites au progrès techniques et donc de se poser la question importante d’une éthique du progrès technique. Ainsi, voici la nouvelle constitution à l’italienne dont je rêve : une constitution qui garantisse dans les textes cadres d’une démocratie le droit au travail, certes, mais aussi à la subsistance, à la survie et au minimum vital de confort (que j’ai évoqué à propos du droit au logement, à la santé et toutes ces questions abordées en première partie).

– Par ailleurs, d’autres droits fondamentaux sont aussi à y inscrire. Des principes cette fois touchant à l’intégrité elle-même des personnes, à leur droit, oui, cela est important, à disposer de leur corps pour les questions encore plus essentielles : le droit à l’avortement mais aussi le droit à l’euthanasie. Pour le dire d’une façon très concise, façon qui obéit là encore à la nécessité de coucher sur le papier ce qui m’apparait comme une vérité incontestable, chacun a le droit de naître, de vivre et de mourir dans la douceur et la constitution, une constitution à l’italienne, devrait garantir ces droits.

– Il me semble enfin qu’il serait utile d’y définir des devoirs : le devoir d’éducation, le devoir du vote et le devoir de « faire sa part » selon la très belle expression du mouvement des Colibris, initié par Pierre Rabhi et Cyril Dion. Ce « faire sa part » ayant ici une acception large : depuis l’éthique quotidienne en matière de consommation et d’écologie (et encore, en poussant le bouchon encore un peu plus loin et dans des radicalités qui flattent ma pente naturelle on pourrait même demander au citoyen, fort de son éducation et de son bon sens qui est, j’en suis sûr, l’une des vérités humaines les plus universelles, on pourrait demander au citoyen de s’interroger constamment sur ses choix éthiques dans son comportement face à autrui – là encore, dans une définition large : humain, animal, végétal -) jusqu’à la nécessité de produire une activité pour l’intérêt général pour ceux qui auraient choisi de ne pas travailler (bénévolat, activité artistique ou intellectuelle et d’autres choses que je n’ai pas en tête). C’est en ce sens que j’ai apprécié la mention du service civique universel lors de l’allocution pour la nouvelle année du Président français.

2) Culture

– La deuxième garantie que doit offrir toute collectivité digne de ce nom est l’accès la culture. Cela s’entend au sens très étroit de la culture telle qu’on utilise ce terme pour évoquer les arts, la philosophie mais aussi au sens civilisationnel qui l’oppose à la naissance (le mot « nationalisme » vient du mot « naissance ») ou à la barbarie (littéralement, celui qui baragouine mais j’emploie ici le terme au sens plus large de la violence). Premièrement la question des arts, de la philosophie, des musées, de la culture scientifique. Je suis, disons-le très clairement, très admirative de l’effort de démocratisation mené par Jack Lang. De manière plus générale, nous avons eu la chance en France d’avoir de très grands ministres de la Culture depuis Malraux (un très beau livre de Marc Fumaroli existe sur ce thème dont le titre m’échappe). La démocratisation si elle connait quelques ratés est un bienfait. Et il n’est aucun critère qualitatif (contrairement ce que pensent certains autoproclamées aristocrates de l’âme) ou distinctif en la matière. Seul compte ce que permet la culture d’un point de vue éthique. Or il n’est plus à prouver que la culture, elle aussi est pacificatrice. Voilà pour la question de sa diffusion. J’en viens à la question de la rétribution des acteurs de cette pratique que j’aborderais autour de deux thèmes que je connais un peu : la question du statut des intermittents et la question des droits d’auteur. Je commence par un préalable : il existe dans ces deux domaines que je pratique depuis longtemps assidument des pratiques amateures de qualité, de grande qualité et même des pratiques amateures exigeantes. Ce site, sa gratuité de feuille au vent est l’illustration de ma conviction. Ma participation à des spectacles, ateliers, stages, cours de théâtre amateurs au sein desquels j’ai entièrement trouvé mon compte et qui me permettaient de jouir de la plus parfaite liberté et indépendance dans mes choix en est une deuxième. Mais je suis évidemment très attentive, vigilante pour ne pas dire aux aguets lorsqu’il s’agit de remettre en cause la possibilité pour des artistes et des auteurs de vivre de leur art. Et cette économie-là doit être à tout prix préservée, choyée, chérie, dorlotée. Maintien contre vents et marées de l’exception française dont la généralisation est à souhaiter ; rétribution des auteurs qui le souhaitent pour leur œuvre : respect scrupuleux du droit d’auteur. Cela est dicté par l’éthique économique mais aussi par l’éthique intellectuelle et artistique.

– Par ailleurs, l’accès à l’éducation est un autre droit social, un autre fondement de la civilisation moderne à défendre à tout prix (que l’on ne se méprenne pas ici sur un usage éventuellement rhétorique de cette expression : lorsque je dis « à tout prix », c’est vraiment à tout prix). Une éducation morale à l’école mais aussi tout au long de la vie (quelle belle initiative par exemple que celle de « l’école des parents » qui fleurit dans quelques institutions éducatives) passant par le dialogue, la rencontre, la culture et une éducation technique (par la professionnalisation et la formation aux innovations) : les deux sont à développer de façon exponentielle. J’ai quelques certitudes plus concrètes en la matière : l’importance de l’enseignement de la géographie (voilà en quoi consiste l’éducation morale que j’ai en tête : un souci de l’autre) qui est tout aussi importante que celui du français et l’importance de l’enseignement professionnel (autour des lycées professionnels et de l’apprentissage notamment, je connais moins la question mais cultive cette conviction depuis très longtemps).

– Enfin pour clore sur ce large chapitre qui me tient particulièrement à cœur étant donné que toute ma vie professionnelle s’est inscrite dans ces pratiques (ce qui explique d’ailleurs très certainement une certaine fougue à en parler), il est un troisième droit fondamental en matière de culture, c’est celui qui se joue autour de la question de la liberté d’expression. Qui en sont les acteurs ?  Les journalistes, les artistes et les intellectuels en premier chef. Le problème qui se pose est alors celui de la censure et de l’autocensure (que l’on songe, la question est alors aigue au mouvement des femmes sans page et plus globalement aux questions de visibilité et d’accès des femmes aux postes de responsabilité en la matière). Mais si l’on a des droits lorsque l’on s’exprime, on a aussi des devoirs. Et il serait souhaitable que chacun mette un point d’honneur à s’exprimer de façon éthique (je songe à trois adages en la matière à respecter coûte que coûte : « à quoi sert-il de crier quand on peut dire ? » pour les artistes, « ne pas parler à tort et à travers » pour les intellectuels, « vérifie tes sources de manière scrupuleuse » pour les médias). Bien sûr, les citoyens avec l’avènement des réseaux sociaux sont aussi concernés (et je renvoie pour une analyse brillante de ce point de vue au tout récent livre de Gérald Bronner Les lumières à l’heure du numérique), la parole publique est avant tout une affaire de métier et qui se prétend artiste, intellectuel ou journaliste se doit d’être absolument, totalement, radicalement exemplaire.

Voilà pour la culture. J’en viens à un troisième fondamental : celui de la liberté de conscience.

3) Laïcité

– Il s’agit là d’une grande évidence : j’ai entendu dans ma vie dire que pour tout bon croyant se pose la question de l’influence du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. C’est un scandale absolu que certains intellectuels, de surcroît racistes – au sens où ils considèrent que certains êtres sont supérieurs à d’autres ce qui est, cette simple idée, une forme de racisme – et favorables au triomphe de l’occident sur le reste du monde – du moins de ce que j’ai compris d’une œuvre qui faisait notamment de la collaboration franco-italienne une arme de combat pour un occident soi-disant affaibli -, aient encore ce genre de pensées. La laïcité est un progrès moral, politique et même religieux (la foi, faut-il le répéter, est une donnée aussi intime que la sexualité du moins aussi personnelle).

– Par ailleurs se pose la question du modèle laïque que l’on choisit : j’en connais un peu deux : le français et l’anglais qui sont très différents. Ma préférence va clairement à celui de mon pays car je le juge moins communautariste à condition qu’il ne devienne pas dogmatique et laïcard. Mais j’ai beaucoup admiré dans une école anglaise où j’ai fait avec mon école en 2012 un échange européen les petites filles voilées dans les écoles sans que cela ne pose strictement aucun problème ni à elles ni à personne. Le modèle anglais, me semble-t-il, est donc intéressant. Je n’ai pas non plus d’indépassable douleur à savoir que la pédagogue italienne Maria Montessori, fervente croyante, avait un crucifix dans son école. Disons que tout cela, si cela ne me choque pas trop dans d’autres pays, cela ne me semble pas trop favorable pour l’esprit français marqué par l’importance de l’athéisme et de l’agnosticisme et donc tout à fait respectable et à la pointe de la modernité. Ce modèle de laïcité est celui qui est le plus confortable pour moi et que je crois souhaitable pour mon pays.

– Mais j’ajouterais volontiers une condition nouvelle à son exercice : celle qu’un homme comme Gad Elmaleh vient publiquement de défendre et qui me semble tout aussi importante que l’idée d’une inscription dans la loi : allons, lorsque nous sommes croyants, dans les lieux de culte des autres et ce sans exception (depuis les trois monothéismes jusqu’au polythéisme), soyons curieux, ouverts. Si nous sommes athées, intéressons-nous à ce que croire veut dire. Et si nous sommes agnostiques, autorisons-nous à rêver un peu à ce besoin humain de définir quelques certitudes dans la vie pour avancer, à ce besoin humain de choisir, de prendre une décision. Y compris sur des questions aussi fondamentales que celles-là. Ne laissons pas autrui (nos parents, notre entourage, le monde comme il va) décider ou choisir pour nous. Soyons, oui, à la fois soucieux et curieux d’autrui.

–  Enfin, je voudrais terminer sur ce thème si délicat en disant deux mots de questions très concrètes. Et en prenant des exemples, confiante dans l’idée que l’exemple a une vertu de mise au travail. La question du sapin de Noël est une question qui empoisonne les écoles françaises depuis de nombreuses années. Et pourtant, sauf pour les chrétiens (qui vivront cela de leur côté), Noël est désormais devenu une fête laïque, c’est une évidence. Je ne suis pas favorable à l’austérité éducative. Tout enfant à le droit à la joie et l’école, qui garantit l’égalité des chances, doit tenir compte de cette donnée irremplaçable. Et puis, deuxième exemple, celui bien plus complexe du voile à l’école (dans l’espace public, la question est tranchée, c’est oui, sinon, c’est le totalitarisme – à la nuance du voile intégral), lors des sorties scolaires ? Pour la clarté en ce domaine, je renvoie à la brillante analyse de Raphaël Enthoven en la matière, un Raphaël Enthoven qui n’est pas suscpectable de complaisance avec le fanatisme et la rigidité nécessaire des lois en la matière. Il y est devenu favorable, après y avoir longtemps été défavorable. Quel merveilleux exemple de rigueur, de courage et d’ouverture. Je renverserais d’ailleurs un peu audacieusement à propos de la rigidité des lois en la matière la question initiale : il me semble important dans un monde mondialisé que le pouvoir temporel ait un total droit de regard sur le pouvoir spirituel. Cela est le garant de notre bien le plus précieux : la paix civile.

Conclusion

Voici livré ici le fruit d’années de réflexion. Pour le dire de manière rassemblée, il importe trois choses en matière d’encadrement de la vie, notre bien le plus précieux, la vie, au sens du chemin que chacun trace de la naissance à la mort : que l’on travaille mais aussi que l’on travaille dans de bonnes conditions ; que l’on préserve à la fois les conditions de notre existence (notre maison) mais aussi les conditions de notre vie bonne (la paix dans la maison) ; que l’on garantisse la liberté de chacun par des droits aussi simples qu’indispensables et évidents sur leur corps, leur cœur et leur esprit.

De même que je craignais de me faire traiter de rêveuse par un capitaliste rigide ou un anticapitaliste dogmatique, un intellectuel un peu plus bienveillant, un artiste collaborant de trop près avec le pouvoir ou l’un de ses avatars militants (préoccupé donc soit de se maintenir au pouvoir soit de le conquérir) pourrait me reprocher l’exigence poétique de ce texte. Je m’en suis justifiée en III, 1) (voyez, une certaine rigueur est tout de même de mise). Je m’en réexplique ici : un autre auteur vénitien cher à mon cœur, Carlo Gozzi, parle de l’importance du choix des mots dans la pensée. Cela est en effet à la fois tout à fait capital et tout à fait bienvenu en termes 1) d’honnêteté intellectuelle 2) d’efficacité. Les mots non seulement ont un sens et une histoire mais ils sont aussi un effet propre qui me semble résider principalement dans leur capacité à réorganiser le monde. Cela est vrai des mots les plus théoriques et des mots les plus concrets, les plus simples. Or quel art connait mieux que tout autre la science du choix des mots si ce n’est la poésie ?

Je suis enfin à l’heure de conclure rattrapée par quelques scrupules maternels et paternels, mes parents que j’ai honteusement malmenés (est-ce bien le cas, n’ai-je pas plutôt émis une réserve…?) au début de ce texte… Maman, fille d’instituteurs de campagne et issue d’une famille de cinq enfants, a un DEA d’économie, cela m’a toujours à la fois fascinée et intéressée et a travaillé un long temps auprès de BNP PARIBAS et d’autres grandes entreprises, au contact de banquiers, de traders notamment en tant d’abord que travailleuse indépendante puis que petite entrepreneuse. A 20 ans, elle était pionne pour financer ses études. Rien à dire du point de vue de l’éthique et de la cohérence. Mon père, lui vient d’un milieu un peu plus favorisé mais néanmoins très digne : mes grands-parents paternels étaient médecins de campagne (une autre forme d’héroïsme) et parents eux aussi de cinq enfants. Hypokhâgneux et interne au lycée Louis Le Grand en 1968, il a ensuite mené une carrière de professeur et de cadre dans l’enseignement du Français Langue Etrangère, après des études en linguistique et en Lettres Classiques. Nous sommes quatre frères et sœurs, nous avons vécu 20 ans à Paris. Retraités, ils ont réussi à mener tous les deux une activité intense dans la politique locale, mon père Maire du village et ma mère Députée suppléante de la circonscription. Bien qu’ayant d’importantes nuances à apporter à leur pensée en la matière, je suis fière de leur parcours que j’ai toujours suivi de près (parfois dans l’extrême difficulté) et encouragé. Aujourd’hui, je prends mon envol. Ils ont en effet, me semble-t-il, autour de ces questions, la pensée de leur époque. Celle de l’abondance des Trente Glorieuses au sein desquelles ils ont grandi puis de leur formation jusqu’au premier choc pétrolier (en gros et un peu après). Il ne s’agit pas évidemment de leur en vouloir mais juste de constater les limites de ce modèle de pensée.

Je pense moi que le capitalisme, s’il n’obéit pas à une profonde moralisation des pratiques et à un encadrement radical de son domaine d’action, est un système économique violent. Que l’on songe à un autre foyer dans la réflexion actuelle autour de la notion de biopolitique. Je livre donc ici ce que m’a appris la vie et ce que je pense d’un sujet politique majeur dans le monde d’aujourd’hui, un objet pour un éventuel débat digne dont on espère qu’il aura lieu sur des bases plus fines que celle de la brutalité et du dogmatisme (des citoyens ou des dirigeants). En effet, avant de se demander si l’Humanité survivra ou non l’ère industrielle, il importe qu’elle ne mérite pas l’extinction… Que l’on songe aux combats de Louise Michel dont il est facile de se moquer dans certains salons. Mais que l’on pense aussi et surtout à une autre valeur, plus classique et tout à fait capitale à mes yeux : l’honnêteté.